Comment ma grand-mère apprit à lire.

IL faut dire que pour son époque, grand-mère était une lettrée. Son père dit "La brouche" et sa mère dite "Franchine", eux ne l'étaient pas. Mais ils avaient fort bien compris l'avantage que procurait aux pauvres gens, la connaissance de la lecture et de l'écriture, et plus encore du calcul si nécessaire dans la vie, tout particulièrement les jours de marché. Aussi (ceci se passait aux alentours de 1840), allèrent'ils trouver le curé du village de l'époque, persona-grata dans la matière pour lui demander la permission de faire inscrire leur fille aînée Justine à l'école du village.
Le brave curé fut fort surpris par une demande si osée et révolutionnaire émanant d'un milieu paysan pauvre. Il prit son temps pour réfléchir, puis devant la détermination de ses interlocuteurs, il transigea.

    - Ecoutez, leur dit-il, je veux bien que votre petite apprenne à lire et à compter. Mais je m'oppose formellement à ce qu'elle apprenne à écrire.
    - Pourquoi donc M. le curé ?
    - Parce que dans quelque temps elle pourrait écrire à ses "galants" et vous n'y verriez que du feu

Devant de si forts arguments, force était de s'incliner.
En compagnie du curé, on alla trouver le Maître d'école ( qui habitait alors la maison des Cassoulat actuels au bourg ). Outre ses délicates fonctions d'éducateur, ce talentueux Maître Jacques remplissait aussi celles de dresseur de chiens de chasse ("réyen de cans" disait grand-mère) et aussi de chantre au lutrin.

L'école du clocher.

C'est ainsi que la jeune Justine chaque matin depuis "Le bielle" chaussée de gros sabots, une petite bûche pour le poêle sous le bras, et deux sous en poche pour payer la journée du maître, se dirigeait vers le clocher du village où l'attendaient ses camarades. Sous la direction du maître, on montait au premier étage : c'était la salle de classe, équipée d'un poêle et d'un tableau noir de quelques rares mauvaises tables et petits bancs à dossier.

C'est là que Justine apprit à bien lire, à compter, à aimer même la lecture. Mais elle ne sut jamais écrire le moindre mot, même pas signer son nom. On ne badinait pas avec les règlements de ce temps là.

Ma pauvre grand-mère ne put poursuivre bien longtemps se "hautes" études dans son clocher. On n'y travaillait qu'en automne et en hiver et à la maison d'autres enfants attendaient que vienne leur tour d'apprendre quelque chose. Et puis, les petits bras de laînée n'allaient pas tarder à devenir utiles pour soulager maman...